PARLERS D'ANJOU
Défense et illustration du parler régional angevin

 Retour
au Sommaire

Petites Histoires et Rimiaux du Patois Angevin


 
 
L'essentiel de l'histoire du patois angevin est contenu dans ce rimiau d'Emile Joulain que nous vous présentons ici avec en vis-à-vis sa traduction littérale.
Nous mettons "Parlers d'Anjou" au pluriel parceque entre les quatre secteurs entourant les sous-préfectures du Maine-et-Loire (actuelles et anciennes) - le Segréen, le Baugeois, le Saumurois et le Choletais ( Les Mauges) - il existe une diversité d'expressions et surtout de prononciation. Le parler des Mauges est le plus différent, il se rapproche du patois vendéen.
Emile Joulain, que nous citons ci-après, est d'expression baugeoise.

J'pouvions tout dir' en nout' patoés'

Y’a des gâs qui m’font mal au vent’e
Sitoût qu’i’s c’mmenc’nt à dégoéser;
J’leû’ dirais ben : “Qué don’ qu’tu m’chantes?
Sais-tu s’ment d’qué qu’tu veux causer?”
Mais non’, pour paraît’ “à la coule”,
I’s diraient ben n’importe qué;
Sitoût qu’il’ ont ouvart la goule,
Pas moéyen d’leû’ farmer l’traquet !
C’est de c’te façon qu’i’s méprisent
Noût’ vieux parler, l’patoés d’aut’foés ;
Moé, j’réponds qu’i’s sav’nt pas c’qui’s dis’nt :
J’pouvons tout dire en noût patoés.

I’s dis’nt comm’ ça, ceuss’s qu’en sav’nt guére,
Que c’est qu’du français écorché ;
Ah ! dam ! là d’ssus j’leû’ fais la guerre ;
J’me d’mande ein peu c’qu’i’s vont charcher !
S’dout’nt-t’i’s qu’noût’ patoés c’est ein’ langue,
La langu’ des vieux, la langu’ des Roés,
Quand i’s débitaient leû’z’harangues
Dans les châtieaûx d’Chambord ou d’Bloés,
Cell’ du Roé R’né, des Ducs, des Comtes,
D’Jeânn’ de Laval, du Roé Françoés?
J’voés pas pourquoé qu’j’en aurions honte :
J’pouvons tout dire en noût’ patoés.

Y’a p’têt’ des jéness’s “à la page”,
Par ci par là, dans les cantons,
Qui s”foût’nt de nous et d’noût’ langage,
Mais nous aussit’ j’nous en foutons.
Comm’ des grand’mèr’s encôr coquettes
Port’nt la coéff’ blanch’ sûs leûs ch’veux blancs,
 J’somm’s encôr, chez nous, quéqu’s poètes
A l’garder, l’patoés du vieux temps.
C’est comme un vieux bijou d’famille
Qu’j’aurions r’trouvé dans n’ein tiroé,
Ca sonn’ comm’ l’or, c’est quiair, ça brille:
 J’pouvons tout dire en noût’ patoés.

Noût’ patoés, j’vous l’dis, c’est ein’ mine
Dont ren n’est en l’câs d’approcher;
Nos rimiaux, d’qué qu’il’ auraient mine,
Pondus en français ben torché?
C’que les savants appell’nt “folklore”,
C’qu’a fait, dans l’temps, rir’ tant d’pésans
Et dont tant d’pésans riront côr,
Comme anhuit’, dans dès’troés cents ans,
Les berlaud’ries, les boûn’s histoéres,
C’qui court les champs, c’qui court les boés, 
C’qui vole au ras d’l'ieau, sûs la Loére,
J’pouvons tout dire en noût’ patoés.

T’en sais des vart’s et des pas mûres,
Mais tu sais aut’ chous’, vieux patoés :
Tout c’que y’a d’bieau dans la nature,
Quand tu l’chant’s, y’en a pûs qu’pour toé !
Les vieill’s qui s’parl’ent d’ein’ porte à l’aut’e,
Les cloch’s qui s’caus’nt dans l’ciel des bourgs,
Les fleûrs qui s’ouv’nt au bâs d’la côte,
Les coeurs qui s’farm’nt sûs leu’s amours,
Et mieux encôr : c’qui vous travâille,
C’qui fil’ comm’ l’ieau enter’ les doégts,
Les rêv’s qu’on fait quand on dormâille,
J’pouvons tout dire en noût’ patoés!

Et c’est pour ça, sans pûs d’mystère,
Qu’noût’ patoés, j’y t’nons dur comm’ far ;
C’est la vieill’ langu’ des gâs d’la terre
Et c’est pour ça qu’j’en somm’s si fiars !
I’ nous sart ben, il est vrai c’mmode,
Et c’est pour ça que j’l’aimons tant .
Vous m’direz qu’il est passé d’mode :
J’saurons le r’mett’ au goût du temps.
J’bataill’rons à seul’ fin qu’on l’garde,
Pour qu’a ceuss’s qui nous charch’nt des poués,
Quand j’voudrons dir’ :” Mard’ ! “ j’disions “Marde !”
J’pouvons tout dire en noût’ patoés ! Je peux tout dire en notre patois

Il y a des gars qui me font mal au ventre
Aussitôt qu’ils commencent à parler,
Je leur dirais bien :”que me chantes-tu  donc ?”
Sais-tu seulement de quoi tu veux parler ?”
Mais non, pour paraître “à la page”,
Ils diraient bien n’importe quoi;
Aussitôt qu’ils ont ouvert la bouche,
Pas moyen de leur fermer le caquet !
C’est de cette façon qu’ils méprisent 
Notre vieux parler, le patois d’autrefois;
Moi, je réponds qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent :
Je peux tout dire en notre patois.

Ils disent comme ça, ceux qui en savent peu
Que ce n’est que du français écorché ;
Ah ! cependant, là-dessus je leur fais la guerre;
Je me demande un peu ce qu’ils vont chercher !
Se doutent-t-ils que notre patois c’est une langue,
La langue des vieux, la langue des Rois,
Quand ils débitaient leurs harangues 
Dans les châteaux de Chambord ou de Blois,
Celle du Roi René, des Ducs, des Comtes,
De Jeanne de Laval, du Roi François ?
Je ne vois pas pourquoi j’en aurais honte :
Je peux tout dire en notre patois .

Il y a peut-être des jeunes “à la page”,
Par-ci par-là, dans les cantons,
Qui se moquent de nous et de notre langage,
Mais nous aussi  nous nous en moquons.
Comme des grands-mères encore coquettes
Portent la coiffe blanche sur leurs cheveux blancs,
Nous sommes encore, chez nous, quelques poètes
A le garder, le patois du vieux temps.
C’est comme un vieux bijou de famille
Que j’aurais retrouvé dans un tiroir,
Ca sonne comme l’or, c’est clair, ça brille :
Je peux tout dire en notre patois.

Notre patois, je vous le dis, c’est une mine
Dont rien n’est dans le cas d’approcher;
Nos rimiaux , de quoi auraient-ils l’air,
Pondus en français bien tourné ,
Ce que les savants appellent “folklore”,
Ce qui a fait, autrefois, rire tant de paysans
Et dont tant de paysans riront encore,
Comme aujourd’hui, dans deux ou trois siècles,
Les plaisanteries, les bonnes histoires,
Ce qui court les champs, ce qui court les bois,
Ce qui vole au ras de l’eau, sur la Loire,
Je peux tout dire en notre patois.

Tu en sais des vertes et des pas mûres,
Mais tu sais autre chose, vieux patois :
Tout ce qu’il y a de beau dans la nature,
Quand tu le chantes, il n’y en a plus que pour toi !
Les vieilles qui se parlent d’une porte à l’autre,
Les cloches qui se causent dans le ciel des bourgs,
Les fleurs qui s’ouvrent au bas de la côte,
Les coeurs qui se ferment sur leurs amours,
Et mieux encore : ce qui vous travaille,
Ce qui file comme l’eau entre les doigts,
Les rêves qu’on fait quand on sommenole,
Je peux tout dire en notre patois !

Et c’est pour ça, sans plus de mystère,
Que notre patois, j’y tiens dur comme fer;
C’est la vieille langue des gars de la terre
Et c’est pour ça que j’en suis si fier !
Il nous sert bien, il est vraiment commode,
Et c’est pour ça que je l’aime tant.
Vous me direz qu’il n’est plus à la mode :
Je saurai le remettre au goût du jour .
Je bataillerai afin qu’on le garde,
Pour qu’à ceux qui nous cherchent des poux,
Quand je voudrai dire : “Merde” je dirai “Merde” !
Je peux tout dire en notre patois !

Emile Joulain.  Avril 1946
Le Syndrôme Éolien
( Le monde savant a constaté qu’il y avait bien un Syndrôme Éolien )

D’eun’ furibonde est l’ pèr’ Couénard !
Lî qu’était point trop bagouillard,
Le v’là qui braille et nous assaoûle
Jusqu’à n’en pardre la ciboule.
Ce qui l’travaîlle disent d’auqueun,
-Ben avant l’heûr’, ça c’est çartain-
Ben c’est l’syndrôme éolien !

Pardié, c’est-y pas sur sés terres,
Et parsonn’ n’en fait pûs mystère,
Qu’on ajanç’ra en rang d’ognons,
Toute eine flopée d’éoliennes !
Voélà l’pourquoé qu’il est grougnon...

Qu’il goul’ don’ après lés machines...
S’ment à ouâler î nous bassine !
Il est bénaise de s’mouver
Au l’siècle de l’actricité.
Voudrait-y rev’nir à l’ancienne ?
Que y’aurait-y d’piaisant qu’on r’vienne
Aux vieux lampions pour s’éclarer,
Là où brûlait que d’la résine ?
Que d’jérimiades !... Î nous bousine !

Quand marche leurs mécaniss’ries
On dit qu’cés moulins font d’ l’agât,
Le bruit’ qu’als font doune el tournie,
Ein bruit d’lave-linge qu’en finit pas...
Ça n’agré point à plus d’ein gâs,
Ni même aux vieux, pas plus qu’aux mômes,
Alors, le v’là, l’fameux syndrôme !

Mais dis don’ l’pèr’, t’es ben pich’lin !
Coument f’saient don’ les vieux moulins.
Coument f’saient don’ les vieux meuniers,
Et leûs famill’s, leûs gâs, leûs feilles ?
Tertous leur fallait ben durer.
Tu veux l’silence ?... Î yiat ma foués,
Pour ça quéqueun d’achalandé,
C’est l’ phormâcien qui vend d’ la vouète :
Pour deuss-troés sous tu y’en ajètes,
Tu t’enfourn’ de ça dans l’ z’oreilles
Et l’tour est joué, t’ entends plus ren !
Tu l’essay’ras, ren d’pûs souv’rain !
Lés racontars, eux, fil’nt bon train :
On discut’ fort chez monsieur l’maire
Et ça n’é point pour lui déplaire
A Couénard, qu’en est vrai bénaise,
Les éoliennes s’raient plus pour lui !
Qui va lés prendre ? y’at des « on dit » :
Ça s’rait p’têt’ Paul, Pierre ou Jérôme
Qui ’gangn’rait c’te foutu Syndrôme !

Ne dit-on point dans lés familles
Qu’ça s’rait ein coup d’chez les Cornille
Qui ont l’bras long comm’ châqueun l’sait.
Coum’ îs ont des sous plein leurs bottes,
Is n’se prenn’nt point pour des p’tit’s crottes,
C’est qu’ils n’ont ren que du beau fait,
Et n’ fonctionn’nt qu’à l’électricité.
Si ben qu’ils redoutent la panne,
S’trouver dans l’noér coum’ dés bobanes,
La min’ moins rusée qu’ein pingouin !
On veut l’ courant qui point s’éteint,
Dis’nt les Cornill’s à leurs voésins,
Mais surtout point des éoliennes !
Ah ! dam’ pour ça, dame ils y tiennent,
Ben qu’al’ sèy’nt loin d’leur voésinage,
Ça leur gâch’rait leur paysage !
Que v’là dés gens à l’esprit large...
Astheur les v’là ben délicats...
Pour trois foés ren font d’z’embarras
Et des chichis que d’aut’s f’raient pas...
Qu’al est bizarre c’te famill’ là !

Tandis c’temps-là la rumeur trotte,
A saut’ lés rues, les ch’mins, les rottes,
Ren ne l’arrête a va bon train
Et anvec ell’, les grous moulins...
Qui s’raient bentoût à noutre amain...
Oui, près d’chez nous, tout près du bourg,
On parl’ des prés à Jean Allaume...
Oh, mais alors, v’là qui chang’ tout,
Pass’ qu’alors, à nous les joujous,
Et c’te sapré putain d’syndrôme !
J’aimons l’ progrès, je l’dis partout,
S’ment cés machins, c’est gros coucous,
Qu’ils part’nt ailleurs... et loin d’chez nous !!!

Henri Jubeau (2019)